La nuit était tombée sur le village. Quelque part, au loin, l'on pouvait encore ouïr des coups de pilons bastonnant le creux des mortiers. Dans les arbres, les oiseaux entonnaient un de ces cantiques aussi tristes que l'ombre d'une nuit sans étoiles. Sur les sentiers désertés, la broussaille flottait au gré du vent de mars. Seuls, une bande de mômes couraient encore dans la horde noire de la nuit naissante. Assis à cheval sur un tabouret, j'observais, indolent la lune qui décrivait dans le ciel un cercle orange. Le sommeil commençant à tourmenter mon esprit, je m'en allai me coucher. Mon père ne s'était pas encore endormi prétextant un manque de sommeil. Il était resté à même le sol et ses yeux fixaient la charpente de la case si ruinée que d'une pluie battante on ne s'en souviendrait presque plus. Il fit mine de ne m'avoir point remarqué, peut-être de honte que j'aie vu son visage mouillé par de chaudes larmes. Resté immobile, je lui demandai s'il n'avait pas faim.
« Non fils, me répondit-il. Tu sais, continua-t- il faim charnel n'est rien comparé à la soif de l'esprit. Vois-tu, je préfère de loin rester affamé que de passer pour un imbécile. Les hommes de la terre ont appris à vivre en oubliant qu'ils ont à leurs trousses un ennemi qui tôt ou tard, s'empare de leurs âmes. Je n'ai plus beaucoup de temps à passer sur notre terre ancestrale -à ces paroles une perle de larme me sillonna la joue ; peu m'importe le moment où à jamais mon âme à jamais s'en ira de ce monde, porté vers la savane de nos aïeux. En revanche, je suis certain que l'étoile du matin n'illuminera plus ma face de mon vivant »
Il m'étreignit longuement et m'administra une douce claque, une de celles qu'il me donnait pour me calmer. Dans mon mentisme il ne me fut pourtant pas impossible d'articuler quelques mots.
« Ne t'en vas pas, lui dis-je d'un ton étouffé. Je ne supporterai pas d'une ton absence que mon âme se ternira par l'ombre du désespoir. » Il me fixa et me dit le visage perdu dans ses souvenirs : -L'homme ne décide de rien ; nous ne sommes que les marionnettes de la mère nature, qui, comme au cirque des *Yovos* tient les rênes. Sur cette terre, vain est l'effort de quiconque perd son temps dans la recherche du bien matériel car, le cadavre du mendiant le plus pauvre n'est pas moins que le sien.
Il plongea son regard dans le mien et me caressa l'épaule de ses grandes mains usées par de rudes travaux des champs. Je sentis alors une certaine force pénétrer en moi sans toutefois pouvoir me l'expliquer. Père s'esclaffa un moment et revint à lui, l'instant d'après. Il se leva et prenant une statuette au cou cerclé de blanc, il le posa devant moi. Il se saisit d'une bouteille de Sodabi, pleine, en bu une bonne gorgée et cracha sur la statuette :
- Ceci est l'image de nos ancêtres, qui aujourd'hui vivent dans l'au de là. Poses-y l'index de ta main droite et répète après moi.
Il me fit dire une innombrable file d'incantations, dont d'ailleurs je ne puis concevoir l'utilité. Il entra en transe. La prunelle de ses yeux rougissant à mesure que le temps s'égrenait. Son c½ur ruisselait de sueur comme il en était de coutume après une séance de longue méditation dans sa case d'homme – antichambre que possède chaque homme après son initiation ; on y trouve l'idole du dieux protecteur de l'initié ; on y entre que sous permission de l'initié et aucune femme, vivant ses beaux jours n'y a accès sous peine de faire, nue sept fois le tour du village avec à sa suite devins et sorciers. De peur, il me vint à l'esprit de crier ; je ne pu cependant le faire car ma voix ne portait pas plus loin que mes oreilles. Père parla ensuite :
- Te voilà, fils, disciple du dieu de la faune et de la flore ; seigneur incontesté de la réussite. Bannis tout lien avec mamiwata, la déesse des eaux. Epargne les tiens de la mendicité. Ton honneur ne germera que si tu n'es pas de ces hommes qui oppriment les faibles et accaparent ce que ces derniers ont bâti par le feu de leur courage et de leur ténacité. Dorénavant, la forêt sera ta maison, le dos du serpent ton lit et la tête de la panthère ton tabouret. Garde toi de mettre fin à l'existence de quelque serpent dont la teinte de la peau est d'un rouge aussi vif que le poivre d'Inde. Minuit ne devra point te découvrir dans le lit d'une femme vivant sa période de règles. Et quand viendra le vingt huitième jour de la troisième lune de l'an, tu immolera tout animal qui se meut à l'heure où les êtres sont égaux à leur ombre et tu fera douze v½ux à minuit. Lesquels désirs seront exaucés, si de ce jour jusqu'à la nouvelle lune, femme ne voit ta couchette.
Père me porta au cou un collier au bout duquel pendait trois de lionne d'Afrique, des excréments solidifiés de langouste et vingt huit écailles de pangolins mâles puis par-dessus tout, il me tendit une outre cerclé d'une écharpe blanche contenant un liquide noire : « uses-en pour dérouter tes ennemis de leurs mauvaises intentions »
De : Kolino, l'appel de la forêt. Moïse DADZIE